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Editorial

Pour des ménages ruraux résilients face aux
risques climatiques.

Le changement climatique constitue un défi majeur pour le développement
durable et la réduction de la pauvreté dans les pays en développement.
Dans une grande majorité des États d’Afrique subsaharienne, cette
situation s’explique en grande partie par le fait que l’alimentation et l’économie
reposent encore largement sur une agriculture fortement dépendante des pluies, et qui est déjà sévèrement impactée par les conditions météorologiques extrêmes, la dégradation des terres et des ressources hydriques, ainsi que par la perte de la biodiversité et de services écosystémiques résultant de pratiques non durables.

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de novembre 2014 a bien montré que le réchauffement climatique est devenu l’un des défis les plus sérieux pour la survie de l’humanité sur le long terme.
En effet, en plus de la pauvreté et la faim, l’humanité devra composer avec quelques aspects majeurs durant les prochaines années notamment une fréquence accrue des événements climatiques extrêmes ; une insécurité alimentaire exacerbée ;l’aggravation des problèmes sanitaires ; l’accroissement des risques d’extinction des espèces ; une plus grande prévalence des rivalités et des conflits ; une hausse du coût économique résultant de l’inaction
des gouvernements, etc.

Répondre à ces défis nous impose aujourd’hui de trouver les moyens et les
outils les plus appropriés pour inscrire les modèles actuels de développement socioéconomique dans une perspective plus résiliente et plus durable. C’est précisément dans ce cadre que s’inscrit le projet Promouvoir la Résilience des Économies en zones Semi-Arides (PRESA), financé par le Department for International Development (DFID) du Royaume Uni et le Centre
de Recherche pour le Développement International (CRID) du Canada, dans le
cadre de l’Initiative de Recherche Concertée sur l’Adaptation en Afrique et en Asie (IRCAAA).

Dans sa mise en oeuvre, le projet PRESA a opté pour une approche transdisciplinaire mettant le focus sur le développement d’un lien interactif entre les chercheurs, les communautés et les décideurs politiques, tout en renforçant les capacités de gouvernance et de gestion du changement climatique, aussi bien à l’échelle locale, nationale que régionale. Il pourrait être une porte d’entrée à l’avènement de communautés et d’économies résilients au climat.

Ce numéro spécial d’AGRIDAPE est une suite logique aux différents efforts entrepris par le projet PRESA pour faire reposer la lutte contre le changement climatique et la prise de décisions sur une recherche de qualité et des expériences pratiques qui ont fait leur preuve auprès des communautés.
Il montre également que des solutions scientifiques et politiques, mais aussi
des pratiques d’agriculture durable reposant sur l’agro-écologie existent et peuvent contribuer à renforcer les capacités de résilience des petits producteurs, tout en participant à la réduction des émissions de gaz
à effet de serre et à la préservation des ressources naturelles.

Un risque pour la sécurité alimentaire

Jusqu’alors oubliée des négociations sur le climat, la sécurité alimentaire est sortie de l’ombre lors de la première session préparatoire à la Conférence mondiale sur le climat qui se tiendra en décembre 2015 à Paris (COP 21). Les États ont en effet reconnu la nécessité non seulement de tout mettre en œuvre dans les années à venir pour contenir le réchauffement de la planète à 2°C, mais aussi assurer la résilience des populations les plus vulnérables, les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire dans les pays en développement.

Actuellement, quelques cultures seulement constituent la base de l’approvisionnement alimentaire mondial. Sur plus de 7 000 variétés de cultures vivrières dans le monde, la grande majorité des États s’en
remettent seulement à trois – riz, blé et maïs – pour fournir plus de la moitié de
nos calories d’origine végétale. Sous l’effet des changements climatiques, les rendements de ces grandes cultures pourraient diminuer de 2% par décennie.

Le changement climatique affecte les quatre dimensions de la sécurité alimentaire : disponibilité, accessibilité de l’alimentation, stabilité de l’approvisionnement alimentaire et aptitude des consommateurs à utiliser les denrées alimentaires en suffisance, y compris la sécurité alimentaire et la nutrition. A l’heure actuelle, pour nourrir sept milliard d’humain, ce sont quelque 2,6 milliards de personnes qui produisent sur plus de 500 millions
d’exploitation plus de 70% de la production alimentaire. En 2050, la population
mondiale en constante évolution atteindra les neuf milliard d’humains, obligeant les exploitations à accroître de 70% la production alimentaire (FAO). Sans réels efforts d’adaptation des systèmes de production aux dérèglements climatiques, les impacts sur tous les aspects de la sécurité alimentaire seront sans précédent.

Opter pour l’agro-écologie

Avec le changement climatique, les systèmes de production agricole des régions
marginales, surtout les régions arides et semi-arides d’Afrique sahélienne qui subissent régulièrement des crises alimentaires, sont confrontés à une augmentation de la vulnérabilité climatique et des risques du fait de la grande fragilité des écosystèmes et de leur grande exposition aux risques climatiques.

Dans un tel contexte, il est facile pour les détracteurs de l’agriculture familiale de soutenir que les agriculteurs familiaux sont en retard, manquent de savoir-faire technique et ne maîtrisent pas les économies d’échelle.

Pourtant, avec la célébration de l’année internationale de l’agriculture familiale en 2014, on a pu se rendre compte que l’agriculture familiale offre plusieurs possibilités d’atténuation des impacts du changement climatique. En effet, dans les zones encore épargnées par l’industrialisation de l’agriculture, les agriculteurs ont continué d’innover, se servant de ressources disponibles
et des connaissances et savoir-faire traditionnels pour s’adapter aux modifications du climat.

Au Brésil par exemple, si l’intensification agricole promue dans les années 1960 a entraîné des hausses significatives des niveaux de production, elle a toutefois
augmenté le risque de sècheresse et de désertification et occasionné des conséquences négatives sur l’environnement extrêmement difficiles à inverser, notamment du fait de la simplification écologique des agro-écosystèmes causée par l’utilisation généralisée de monocultures dépendantes des produits agrochimiques et de la machinerie lourde. Sous l’impulsion d’institutions, le recours à l’agro-écologie s’impose de plus en plus chez les petits producteurs comme une pratique capable de concilier les besoins d’intensification de
l’agriculture et l’objectif d’endiguer et d’inverser les processus provoquant la dégradation des sols arables, préservant ainsi les propriétés des ressources naturelles tant indispensables à la survie des groupes les plus vulnérables.

Renforcer les capacités de résilience des petits producteurs

Définie par le Centre de résilience de Stockholm comme la capacité d’un système, qu’il s’agisse d’un individu, d’une forêt, d’une ville ou d’une économie, à faire face au changement et à poursuivre son développement, la résilience cherche à améliorer les capacités d’adaptation tout en les mettant en lien avec les enjeux de durabilité. Dans de nombreuses régions, les agriculteurs, les ONG et les chercheurs s’orientent de plus en plus vers ce modèle de développement tournée vers le long terme et qui prend en compte les risques
multiples et les causes sous-jacentes de la vulnérabilité d’une manière intégrée.

Dans un contexte marqué par la forte exposition des producteurs aux risques climatiques, la résilience des écosystèmes et des moyens d’existence doit conjuguer les synergies des bonnes pratiques et techniques favorisant la réduction du risque climatique, l’adaptation aux changements
climatiques et la protection sociale.

Les innovations et expériences agricoles axées sur la résilience et promues par divers groupes d’acteurs indiquent que des changements positifs ont été constatés.

Par exemple, dans l’Ouest du Cameroun, la promotion des micro-centrales hydroélectriques, la carbonisation des résidus de culture et l’utilisation de fours écologiques ont contribué à réduire la coupe et la consommation de bois.
En matière d’informations météorologiques, la combinaison des techniques de
prévisions traditionnelles avec les techniques modernes permettent aux paysans africains d’affiner leurs prévisions saisonnières.

C’est par exemple le cas au Burkina Faso où les producteurs disposent d’une
gamme variée d’indicateurs naturels pour prédire la campagne agricole - les étoiles, les insectes, les oiseaux, les arbres, la température et le vent - qui montrent toute leur pertinence.

De même, dans la partie rurale de l’Inde où survit un nombre considérable de personnes sans terres et qui pourtant dépendent de l’agriculture pluviale pour se nourrir, la Loi Mahatma Gandhi National Rural Employment Guarantee Act (MGNREGA) se propos de fournir une garantie universelle de 100 jours de travail payés par an en faveur des ménages ruraux participants, avec un emploi à la demande dans les 15 jours. De même, une allocation
chômage est accordée aux travailleurs si cette garantie universelle n’est pas respectée.

La Loi met les institutions villageoises au cœur de la prise de décision, et vient
renforcer la gouvernance décentralisée au bénéfi ce d’hommes et de femmes sévèrement affectés par les sécheresses récurrentes, les dettes en constante augmentation, la migration, les suicides croissants et un manque d’investissements publics et privés.

Sécuriser les ressources naturelles pour booster la productivité

L’agro-écologie fait office de champion dans la sécurisation des ressources naturelles de par le rôle primordial qu’elle joue dans la préservation des écosystèmes sur lesquelles s’appuient aujourd’hui des milliers d’exploitations familiales pour rebondir après des périodes difficiles. Cette pratique considère le champ comme un système dont la base est assise sur un sol sain et depuis des siècles, les petits agriculteurs s’en remettent à ses bienfaits pour accroître la productivité agricole sans introduction d’intrants externes et s’assurer
des revenus stables, tout en favorisant le développement de la biodiversité agricole.

Ainsi par exemple, des systèmes agroforestiers se sont avérés un moyen peu onéreux et efficace pour améliorer la fertilité des sols et la résilience. Des expériences provenant du Nord du Sénégal et de la région du Sud-Cameroun ont ainsi montré que la promotion de l’association « arbre et culture » a favorisé la sécurité alimentaire des communautés et des ménages vivant dans ces régions, l’amélioration de leurs revenus et la lutte efficace contre les émissions de gaz à effet de serre.

La question de la maitrise de l’eau est également un enjeu capital. Dans le Nord
du Mali, le changement climatique a eu comme conséquences la réduction des
précipitations et une augmentation de la température, pouvant aller jusqu›à 45°C pendant 6 mois par an avec des vents desséchants. Pour une ONG comme Autre Terre, faire face aux risques climatiques dans de telles conditions, passe nécessairement par la création d’une agriculture
d›oasis . Appliquée dans la région de Kidal, l’agriculture d’oasis a eu des résultats et impacts importants et durables en termes de revenus, de diversification et d’augmentation de la production en légumes, fruits, etc.

Malgré ces bons résultats, certains défis et enjeux persistent pour un renforcement durable de la résilience des exploitations familiales. On peut citer entre autres les difficultés toujours persistantes en termes de portage politique et d’intégration de la dimension changement climatique dans la formulation des politiques publiques et la question de la forme de financement
de l’agriculture la plus appropriée pour aider les petits exploitants à faire face aux risques climatiques et renforcer leurs capacités de résilience .

Soutenir l’adoption de politiques et pratiques plus judicieuses

L’adaptation des systèmes agricoles au changement climatique et la résilience
des communautés et des économies sont deux défi s auxquels il est plus que urgent de répondre d’autant plus que la majeure partie de la population mondiale exposée à l’insécurité alimentaire vit dans les zones rurales des pays en développement et dans lesquelles beaucoup des personnes concernées pratiquent une culture de subsistance et peuvent ne pas produire suffisamment pour répondre aux besoins de leurs familles. De même, la mobilisation
encore très timide des États dans la mise en place d’institutions et de structures capables d’appuyer les communautés dans la gestion de leurs ressources naturelles qui se dégradent de plus en plus vient davantage affaiblir les efforts déployés dans la lutte contre la faim. Il faut enfin noter une difficile communication et interaction entre décideurs et chercheurs, du fait d’un langage
différent.

Dans cette situation complexe, promouvoir le passage des données scientifiques à l’action politique, à travers la création d’espaces de dialogue durable et formel où chercheurs, communautés économiques régionales, organisations de la société civile, dirigeants d’entreprises, organisations
de producteurs et décideurs locaux et nationaux peuvent se rencontrer régulièrement, peut contribuer à faire émerger non seulement une vision partagée du développement résilient au climat entre les acteurs, mais aussi la formulation des décisions politiques concrètes, basées sur des preuves scientifiques.

Conclusion

Le changement climatique représente en effet une réelle menace pour la sécurité alimentaire mondiale. Dans le monde entier, des milliers de personnes souffrent actuellement d’insécurité alimentaire et ce risque est appelé à augmenter à mesure que la variabilité des conditions météorologiques
due au changement climatique a des conséquences néfastes. Dans un tel
contexte, s’adapter au changement climatique n’est pas seulement une question de défi s mais une réelle exigence de survie.

En favorisant l’accessibilité des résultats de la recherche sur le climat, le recours à des pratiques agricoles plus résilientes et le dialogue politique, le projet PRESA offre une réelle opportunité pour le renforcement des capacités de résilience des petits producteurs et des économies du Sahel.