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Les migrants sénégalais, des acteurs de la résilience au changement climatique

À l’instar de tous les pays sahéliens, le Sénégal continue de connaître des migrations d’une grande ampleur. Pays d’immigration certes, le Sénégal est surtout caractérisé par une émigration ancienne mais en perpétuel renouvellement quant à ses motifs, ses destinations et les profils des migrants. La mobilité des Sénégalais résulte d’une multiplicité de facteurs entremêlés, du reste largement documentés dans les recherches : la pauvreté, le chômage, la recherche d’une vie meilleure, les besoins en main-d’oeuvre des villes et des pays du Nord, de nouveaux standards et ethos de réussite sociale, l’explosion démographique, etc.

Les facteurs environnementaux sont aujourd’hui de plus en plus mis en évidence comme une des causes explicatives des migrations. Mais, les phénomènes migratoires suscités ou amplifiés par les changements climatiques, la dégradation de l’environnement ou encore par la rupture de l’équilibre entre les hommes et leurs ressources ont de tout temps existé. En effet, les hommes se sont toujours mis à la recherche de nouveaux territoires lorsque les ressources de leur environnement ne suffisaient plus à satisfaire leurs besoins. Ils se sont aussi déplacés brutalement, en nombre, lorsqu’ils ont été victimes d’épisodes climatiques extrêmes ou de catastrophes naturelles.

C’est dans ce cadre qu’il faut situer les migrations sénégalaises observées depuis les années 1970. En effet, les sécheresses, conjuguées au croît démographique et au désengagement de l’État du secteur agricole, ont accru la vulnérabilité des sociétés paysannes. Ce qui a accéléré la redistribution du peuplement sur le territoire national [1], en générant d’importants flux migratoires internes. La migration a aussi été internationale.

Mais, les épisodes de sécheresse ne sont pas seuls à l’origine des flux migratoires, ils ont probablement intensifié un phénomène qui existait de longue date. En milieu rural sénégalais, la mobilité a toujours représenté une stratégie d’adaptation et de lutte contre la pauvreté, en plus d’être un facteur crucial dans la quête de la durabilité et de la préservation des capitaux social et humain. Si les Sénégalais sont disséminés dans le monde, en l’absence de données exhaustives et à jour sur différents aspects de leur migration, il est difficile de connaître leur nombre, leur répartition, leurs motivations et stratégies d’intégration dans les pays d’accueil.

Cependant, une étude récente réalisée par l’État du Sénégal [2] permet de dégager quelques tendances marquantes sur le profil des émigrés sénégalais. Ils sont en grande majorité établis sur le continent européen (62,5 %). En Europe, ils sont principalement en Italie (23 %), en France (21 %) et en Espagne (15 %). Les émigrés s’établissent également en Afrique (19,8 %). Ils y sont majoritairement en Gambie (8 %), en Côte d’Ivoire (3,6 %) et en Mauritanie (2,7 %). Sur le continent américain, ils sont beaucoup plus nombreux aux Etats-Unis (5 %).

Aujourd’hui, de nouvelles routes migratoires se sont ouvertes vers l’Asie, surtout en direction de la Chine et des pays du Golfe (Dubaï, Arabie saoudite) et vers l’Amérique centrale et du Sud (Argentine, Brésil, Colombie, Panama, Mexique, Équateur). La répartition des migrants sénégalais selon le sexe met en évidence la prédominance des hommes (86,2 % du nombre total des Sénégalais établis à l’étranger) contre 13,8 % de femmes. Quel que soit leur pays d’établissement, les migrants sénégalais sont connus pour leur attachement à leurs localités d’origine où ils transfèrent argent, biens, technologies et savoir-faire.

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Carte de situation des localités étudiées

DES RESSOURCES OPPORTUNES POUR LA RÉSILIENCE

Selon la BCEAO [3], l’utilisation de l’argent des transferts présente, dans l’espace UEMOA, les caractéristiques suivantes : les fonds reçus servent essentiellement à la consommation des ménages (54,6%), à l’investissement dans le secteur de l’immobilier (15,8%), aux dépenses d’éducation et de santé (6,4% et 3,4%).

Les autres types d’investissement représentent 5,5% tandis que les événements familiaux et religieux mobilisent 8,7% des transferts de fonds des migrants [4]. Nos enquêtes de terrain dans le cadre du projet de recherche sur les transferts des migrants , ainsi que les synthèses que nous avons faites des travaux sur les liens entre migration et développement permettent de faire plusieurs constats. L’argent des migrants sert prioritairement à prendre en charge les besoins domestiques de base des ménages (alimentation, santé, éducation, habitat), ce qui contribue significativement à l’amélioration des conditions de vie. La capacité des ménages à satisfaire ces besoins est un aspect fondamental de leur résilience face aux multiples effets des changements climatiques.

Grâce à leurs investissements dans les infrastructures communautaires de base (écoles, mosquées, forages, postes de santé, magasins de stockage, voies de communication), les migrants apparaissent comme des porteurs d’actions de développement local, notamment dans les zones écogéographiques sélectionnées pour notre projet (vallée du fleuve Sénégal, vieux bassin arachidier, Niayes). De ce fait, les diasporas arrivent à exercer une citoyenneté transnationale multiforme qui est de plus en plus reconnue et prise en compte par les collectivités locales, surtout dans un contexte de promotion de la coopération décentralisée.

Pour ce qui des investissements dans des projets productifs, ils sont majoritairement orientés vers le secteur de l’immobilier et les activités commerciales. Les migrants font preuve ici d’un certain réalisme mêlé de prudence en privilégiant des secteurs à plus forte rentabilité et où les risques peuvent être mieux maîtrisés. Des initiatives commencent néanmoins à se développer pour que l’argent des transferts soit davantage orienté vers des secteurs à grande valeur ajoutée et plus créateurs d’emplois (agriculture, aviculture, pêche, élevage, transformation, création ou consolidation de microentreprises, etc.).

En effet, dans les revenus transférés par les migrants sénégalais, une portion congrue est encore dévolue aux investissements dans des projets productifs : seulement 10% consacrés à l’épargne et aux investissements essentiellement dans des microentreprises dans le domaine du transport, la vente de matériels et de pièces détachées de seconde main, alors que 70 à 80% des montants sont destinés à la consommation domestique et 8% aux dépenses liées à l’immobilier (acquisition de terrain, construction et équipement) [5]. Au niveau local, les retombées de la migration des Sénégalais se limitent à une amélioration des conditions de vie des ménages de migrants sans réussir pour autant à stimuler l’activité économique et à réduire la dépendance vis-à-vis des transferts de fonds.

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Les femmes agricultrices écoulent leurs récoltes sur le marché journalier de Wendu Bosseabé

Pour favoriser l’investissement productif à partir des envois de fonds, il s’avère nécessaire de proposer une amélioration de l’environnement des affaires dans les régions de départ, en intervenant au niveau des politiques, des incitatifs, des marchés et une conscientisation des populations sur l’information climatique disponible ainsi que des créneaux économiques les plus dynamiques et plus porteurs.

En plus des transferts, les migrants se mobilisent pour le développement de leurs communautés et terroirs d’appartenance, surtout dans le cadre des associations diasporiques. Ils mettent en oeuvre des actions de sensibilisation et de recherche de partenaires (ONG, collectivités locales, fondations privées, organismes gouvernementaux) pour tisser des liens de coopération internationale profitable à leurs communautés. Les migrants originaires de la région du fleuve Sénégal (Bakel et Matam) se distinguent par leur dynamisme et leur ancienneté dans ce domaine, ainsi que leur connaissance des rouages de systèmes de coopération bilatérale, multilatérale et décentralisée notamment en France (avec les collectivités locales en Ile de France, dans les Yvelines et en Rhône- Alpes).

Des ressortissants de village [6] et de ville [7] se sont dotés de leur association de développement. Ceci a un effet de compétition, de mimétisme dans les réalisations ainsi qu’une faible mutualisation et une mauvaise coordination dans les investissements sociaux.

Aujourd’hui, des associations faîtières tentent de remédier à cette situation. Par exemple, la Fédération des Associations de Développement des Villages et Communes de la Région de Matam (FADERMA) est née en octobre 2009 du constat que, malgré leur dynamisme, les associations de développement villageois ont souvent agi, chacune de son côté, si bien que l’on retrouve des projets multiples et parfois semblables qui auraient pu être plus efficaces, s’il y avait eu une coordination des actions. Depuis sa création, la FADERMA a accompagné le montage technique et le financement de plusieurs projets avec l’appui des collectivités locales du Nord. Ces projets concernent la construction de lycées, de collèges, de centres de santé, de postes de santé, de forages avec des adductions d’eau et de la mise en place de périmètres maraîchers.

Entre 2010 et 2012, le montant injecté dans la région à partir des projets portés par la FADERMA en rapport avec ses partenaires dans le cadre de la coopération décentralisée est estimé à 6,560 milliards de FCFA [8] . Il est évident que la gestion collective des transferts migratoires a un impact beaucoup plus direct et déterminant sur l’économie locale et régionale que les actions entreprises individuellement ou au niveau des ménages. En effet, en l’absence d’action publique, s’organiser en association permet aux migrants de réunir les fonds et les compétences nécessaires pour améliorer substantiellement les conditions de vie des populations et de surmonter certains obstacles au développement des communautés et régions d’origine.

C’est notamment le cas pour des investissements structurants et des actions de grande envergure comme les projets qui visent à moderniser et à intégrer les activités locales dans l’économie marchande (irrigation, formation, réalisation d’infrastructures routières) ou encore à agir sur les marchés. Par ailleurs, les initiatives des associations agissent en complément des transferts de fonds des émigrés destinés principalement à la subsistance des familles, en créant les conditions favorables à leur investissement dans des activités locales. De plus, en mettant en place des infrastructures destinées à l’ensemble de la communauté, elles assurent une distribution plus équitable de la rente migratoire au niveau des régions d’origine. Mais surtout, leurs actions ont permis de stimuler l’initiative locale en plaçant les populations dans une dynamique de changement.

POUR FAVORISER L’INVESTISSEMENT DES MIGRANTS

Malgré les nombreuses réalisations et la disponibilité de moyens financiers importants, les migrants sont confrontés à un manque criard d’informations sur les possibilités d’investissement viables au Sénégal. D’après l’État du Sénégal, nombreux sont les migrants désireux de rentrer pour contribuer au développement de leurs terroirs. L’intention de retourner un jour au Sénégal a été confirmée par la grande majorité des migrants sénégalais. En effet, 81% ont déclaré vouloir retourner un jour au Sénégal. Les raisons du retour des migrants sénégalais sont nombreuses certes, mais celle qui est la plus souvent évoquée est le désir d’investir au Sénégal (49%). Certains migrants reviennent pour travailler (12%) tandis que d’autres le font pour des raisons familiales (10%).

Mais, les migrants buttent le plus souvent sur un environnement peu propice à la valorisation de leurs transferts et compétences. L’utilisation des transferts et leur rôle dans l’adaptation au changement climatique sont des questions très importantes. Les ressources dont disposent les migrants pour le financement de projets productifs dans leurs pays d’origine représentent une partie résiduelle des fonds envoyés. Elles constituent néanmoins une source de financement substantielle et résiliente dans des territoires ruraux défavorisés. Pour augmenter l’effet de levier sur les opportunités économiques locales et leur niveau de mobilisation, ces ressources doivent être davantage captées par des intermédiaires financiers formels proposant des options attractives pour les migrants et, dans le cas des investissements sous forme d’entreprises individuelles ou collectives, par des structures d’accompagnement efficaces et adaptées. L’argent des transferts doit plus servir au financement d’activités économiques par le soutien à des initiatives portées par des acteurs locaux.

Par exemple, à Wendou Bosseabe (dans la région de de Matam), les femmes qui se démarquent par leur pluri-activité ont besoin d’un appui dans les domaines organisationnel et entrepreneurial. Elles pratiquent du micro-jardinage dans le périmètre maraicher du village. En hivernage, elles se lancent dans la culture de l’arachide, du niébé et du maïs.

Certaines d’entre elles associent à ces activités,la transformation de produits agricoles, l’embouche ovine et/ou bovine et la pratique du commerce transfrontalier ou aux loumas situés à proximité (Bondji, Orkadiéré, Gassamberi, Kanel, Hamadi Hounaré, Bokiladji). Par cette pluriactivité, les femmes de Wendu Bosseabe arrivent à atténuer l’insécurité alimentaire et à disposer de revenus monétaires réguliers. Deux éléments qui contribuent efficacement à leur autonomisation socioéconomique. Pour un développement économique résilient, les investissements des migrants doivent être canalisés à partir d’une bonne utilisation des services climatiques.

En effet, il a été constaté que, tous les jours, l’homme prend des décisions qui font intervenir l’information météorologique et climatique, du point de vue personnel jusqu’aux décisions les plus complexes qui affectent ses activités socio-économiques. Une bonne utilisation de l’information météorologique et climatique permettrait une meilleure planification, voire une optimisation des ressources sociale et économique. Il est donc possible de proposer aux migrants qui veulent investir dans leurs zones de départ des informations climatiques et agro-climatiques fiables, à l’échelle de la parcelle agricole et du terroir villageois ou communal.


Dr. Cheikh Tidiane Wade, Géographe Environnementaliste, Coordonnateur du Programme Promouvoir la Résilience des Economies en Zone Semi-aride, Innovation Environnement et Développement Afrique

Dr. Mamadou Dimé, Chef du Département de sociologie, Université Gaston Berger de Saint-Louis

Pr. Aly Tandian, Directeur du Groupe d’Études et de Recherches sur les Migrations & Faits de société (GERM), Département de sociologie, Université Gaston Berger de
Saint-Louis

Lancelot Soumelong Ehode, Chargé de communication Innovation Environnement et Développement Afrique