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Du brûlis au paillis : les arbustes re-visités

Dans les régions agricoles semi-arides d’Afrique de l’Ouest, les périodes de jachère sont de plus en plus courtes. Aussi, la terre devient plus rare, et les agriculteurs ne sont pas en mesure de laisser leurs sols se reposer suffisamment. Cette situation conduit à l’épuisement des matières organiques, menaçant et endommageant gravement la fertilité et la structure des sols. Dans les pires cas, les cultures arrêtent de pousser. Mais les agriculteurs familiaux ne restent pas sans rien faire. Au Burkina Faso, certains ont trouvé des moyens de restaurer leurs sols grâce à ce qu’ils appellent la « culture sur paillis ». L’amélioration et la diffusion de ces techniques prouvent l’importance des partenariats entre les agriculteurs et les chercheurs dans l’élaboration de pratiques adaptées localement.

Idrissa Ouédraogo vit à Yilou, un village du Plateau Central du Burkina Faso, avec sa femme Fatimata Sawadogo et leurs enfants Nafisatou et Félicité. Ils cultivent principalement le sorgho et le niébé, et élèvent aussi des poules, des moutons et des chèvres sur un terrain qu’Idrissa a reçu en cadeau de la part d’un aîné il y a quelques années. Le sol avait une croûte superficielle dure et était complètement dégradé (appelé localement sol zippelé). Rien ne poussait dessus, pas même de l’herbe. Mais Idrissa a eu une idée. Il savait qu’il devait ramener la végétation locale s’il voulait pratiquer l’agriculture vivrière. Il savait aussi de quel arbuste il avait besoin, le baagandé (Nguiguiss au Sénégal), ou le pied de chameau (Piliostigma reticulatum).

Idrissa a construit tout d’abord un cordon pierreux le long du périmètre de sa parcelle pour diminuer les eaux de ruissellement. Il a réalisé ce travail avec l’appui de PATECORE, un projet de développement qui a financé la mise en place de mesures de conservation des sols par les agriculteurs dans toute la région. Ensuite, les branches du pied de chameau, y compris les feuilles et les gousses, ont été découpées dans les buissons environnants et ajoutées comme paillis aux zones zippelées. Au bout de quelques semaines, il a remarqué que les graines dans certaines gousses ont germé et que le pied de chameau poussait de plus en plus sur le champ. Des mois plus tard, Idrissa a permis au bétail de paître sur la parcelle pendant la saison sèche. Les animaux se nourrissaient des fruits de cet arbuste tout en laissant du fumier précieux sur le champ. Lorsque les pluies ont commencé, les semences, partiellement digérées par les animaux, ont germé à partir du fumier sur le champ, entamant un processus de reverdissement des terres dégradées. Intelligent ! Son travail durant les premières années de cette expérimentation consistait à observer l’issue de cette technique et le comportement de la terre.

L’utilisation par Idrissa du pied de chameau, l’un des arbustes les plus abondants dans le paysage, a en effet une valeur ajoutée. Non seulement l’arbuste aide à restaurer le sol, mais il a aussi de nombreuses utilisations en tant que plante polyvalente précieuse. L’écorce est utilisée pour faire des cordes, les feuilles comme base ferment pour préparer la nourriture, les gousses comme fourrage riche pour les animaux et les branches comme combustible pour la cuisine. Les familles d’agriculteurs locaux connaissent tous ces avantages, mais la fonction supplémentaire de l’utilisation des branches comme paillis pour restaurer les terres dégradées peut encourager davantage les familles paysannes à planter plus d’arbustes natifs sur et autour de leurs champs.

Recueillir et retenir la pluie

La production vivrière à Yilou, zone semi-aride du Burkina Faso, et dans la plupart des zones arides d’Afrique, n’est soutenue que par trois à quatre mois de pluie chaque année. Les principales cultures autour de Yilou sont le sorgho, le niébé, le sésame, le gombo et d’autres légumes, l’hibiscus et le maïs autour des concessions. Mais la production de nourriture en quantité suffisante pour garantir les besoins nutritionnels de la famille pendant toute l’année est un énorme défi. Généralement, les agriculteurs préparent rapidement leurs terres au début de la saison des pluies aux premiers jours du mois de juin, plantent à la mi-juin et espèrent des pluies abondantes et mieux réparties sur la saison.

À côté des précieuses précipitations, la matière organique du sol est l’autre ingrédient capital pour une agriculture pluviale productive. Fondamentalement, les précipitations doivent être en mesure de pénétrer dans le sol et d’y rester pour que les cultures puissent exploiter l’eau dans les semaines suivant la tombée de la pluie. Un profil de sol riche en matière organique est plus en mesure de remplir ces deux fonctions.


"Les familles paysannes ont trouvé leurs propres solutions novatrices."

Comme les précipitations sont brèves et intenses (500 à 600 mm chaque année seulement en moyenne), il s’avère important de limiter le ruissellement et d’augmenter l’infiltration. En outre, plus le sol est couvert, plus la pluie s’infiltre et moins celle-ci s’évapore. Par ailleurs, la réduction du ruissellement à l’aide de barrières physiques telles que les cordons pierreux et le paillis présente l’avantage supplémentaire de réduire l’érosion des sols et la perte de sédiments, une étape importante dans la réhabilitation des terres dégradées.

Les solutions des agronomes complètent les connaissances des agriculteurs

Le travail réduit du sol et la diversification des cultures constituent des techniques agronomiques qui, outre les cordons de pierres et les paillis, sont bien connues et utilisées par les agriculteurs en Afrique de l’Ouest. Les ONG de la région ont également favorisé l’agriculture de conservation, qui encourage un troisième principe : la couverture permanente du sol. Les agronomes recommandent d’utiliser les résidus des cultures comme paillis pour couvrir le sol. Toutefois, les agriculteurs préfèrent utiliser les résidus des cultures comme fourrage. Cela limite la quantité de résidus disponibles comme paillis. Que faire lorsque les familles paysannes doivent choisir entre nourrir leurs sols et nourrir leurs vaches ?

C’est là que la propre expertise des agriculteurs entre en jeu, comme dans le cas d’Idrissa. Les familles paysannes ont trouvé leurs propres solutions novatrices. Les modifications pour compléter celles-ci et faire un meilleur usage de leurs ressources sont le fruit de la combinaison des connaissances techniques des agronomes et des connaissances empiriques des agriculteurs.


Résultat : les sols encroûtés redeviennent utilisables, ont suffisamment de matière organique et stockent suffisamment d’eau pour faire pousser les cultures.

Les agriculteurs de Yilou sont bien conscients qu’ils ont besoin des résidus de récolte pour le sol mais également pour leur bétail. Cependant, ils ont trouvé un moyen de parvenir à un bon compromis. Au lieu d’utiliser seulement les résidus de cultures pour le paillis (dans ce cas précis des tiges de sorgho), les agriculteurs comme Idrissa coupent et ajoutent également des branches d’arbustes natifs comme le pied de chameau qui pousse dans le paysage environnant. Cette stratégie s’est avérée efficace pour maintenir la fertilité du sol.

Les champs de Yilou couverts de paillis attirent les termites. Quelques semaines à peine avant la saison de pluies (et de cultures), les termites consomment la paille, les feuilles et les branches, les enfouissent dans le sol, puis ouvrent des galeries souterraines. Ces galeries canalisent les précipitations, aidant l’eau à s’infiltrer au lieu de ruisseler. Résultat : les sols encroûtés redeviennent utilisables, ont suffisamment de matière organique et stockent suffisamment d’eau pour faire pousser les cultures. Les agriculteurs de Yilou ont observé que les cultures sur les parcelles nouvellement restaurées produisent de meilleurs rendements que le reste du champ. Cette nouvelle approche, appelée « culture sur paillis », et qui utilise uniquement des ressources locales, relance le processus de reconstitution de la matière organique du sol.

Les observations attentives des agriculteurs viennent renforcer ce processus. La qualité de leurs sols varie, les parcelles au sol de grande qualité s’entremêlant avec celles dont le sol est compact et croûté. Ainsi, les agriculteurs sont précis dans leurs pratiques et recouvrent de paillis les parcelles qui, d’après eux, doivent être restaurées. Ils ont développé l’agriculture de précision dans ce contexte semi-aride. Au lieu d’utiliser les systèmes de positionnement mondial (GPS), les connaissances locales approfondies du sol et de l’environnement guident la gestion de cette intensification écologique de l’agriculture.

Des idées qui méritent d’être propagées

La technique de la « culture sur paillis » a été conçue par certaines personnes âgées de Yilou et propagée dans la région depuis plus de 50 ans. Pour mieux comprendre comment le système fonctionne, une recherche-action participative a commencé en 2013 et a vu l’implication d’agriculteurs locaux et d’agronomes. Des expérimentations sur les champs des agriculteurs et les stations de recherche sont en cours pour évaluer comment des quantités différentes de paillis ont un impact sur les rendements des cultures. Des champs-écoles et des séances d’apprentissage au cours desquelles les agriculteurs jouent différents scénarios de gestion, appelées « plateformes de modélisation d’accompagnement », ont également été lancés.

D’après les résultats préliminaires des tests pilotes à Yilou, le paillage avec deux tonnes de pied de chameau par hectare a doublé les rendements de sorgho. Mais même les rendements agricoles les plus élevés d’environ une tonne par hectare restent relativement faibles par rapport à d’autres régions, et les agriculteurs s’attèlent à discuter des succès mais aussi des limites de leur innovation. Certains d’entre eux reconnaissent que la végétation du paysage était plus abondante dans le passé et estiment vouloir plus d’arbres et d’arbustes pour restaurer leur sol.

Un jour, un jeune s’est rendu sur l’exploitation d’Idrissa en provenance d’un autre village situé à 35 km au sud de Yilou pour récolter de l’écorce de pied de chameau. Il voulait faire une corde à partir de l’écorce et a voyagé aussi loin parce que dans son propre village, Tem Gorki, il n’y a pratiquement plus de pied de chameau, car les agriculteurs les coupaient et les brûlaient généralement. Idrissa a partagé sa sagesse avec le jeune : « Au lieu de prendre l’écorce, prenez quelques graines et plantez les. » Il a expliqué que la technique est simple : « Si vous n’avez pas d’arbustes sur votre champ, prenez quelques fruits mûrs et laissez les graines dans l’eau pendant une nuit, faites un petit trou de plantation dans votre champ et placez-y les graines en ajoutant un peu de terre. Au bout de trois semaines, vous les verrez se développer. » Le jeune garçon a suivi les conseils et est revenu un an plus tard avec un poulet pour remercier Idrissa.

Apprendre par l’expérience

Les agriculteurs de Yilou savent bien que la production agricole n’est possible qu’avec une gestion minutieuse de la matière organique du sol, en particulier dans les endroits où les précipitations sont limitées et de plus en plus aléatoires. Le paillage des sols avec des branches d’arbustes natifs et la régénération de la végétation locale constituent deux des moyens pratiques pour reconstituer la matière organique perdue du sol et pouvoir continuer à pratiquer l’agriculture.

Naturellement, le pied de chameau présente un certain nombre d’avantages sur le champ, mais il ne peut pas occuper la plus grande partie des terres cultivables et sa présence ne doit pas faire concurrence aux cultures ni interférer avec les activités de travail du sol. Toutefois, la technique de la « culture sur paillis » permet de doubler les rendements de sorgho et de compenser facilement le développement de pieds de chameau sur une partie de la surface cultivable. Un des prochains défis est de trouver la densité d’arbustes de pied de chameau la plus appropriée pour produire plus de nourriture avec moins d’effort.

La collaboration entre les agriculteurs et les agronomes peut conduire à des solutions pratiques, innovantes et techniquement solides. L’application du principe d’agriculture de conservation consistant à maintenir la couverture permanente du sol et à résoudre le dilemme entre alimentation des animaux et paillage du sol n’est possible que lorsque les agriculteurs et les chercheurs partagent leurs connaissances et procèdent à l’expérimentation ensemble. Les agriculteurs innovateurs sont partout présents sur l’ensemble de la région ouest-africaine semi-aride. Leurs innovations méritent d’être comprises, étudiées et étendues pour que leurs terres dégradées reprennent vie et qu’ils puissent produire suffisamment de nourriture pour eux-mêmes.

Georges Félix

Membre de la Société scientifique latino-américaine d’agro-écologie (SOCLA).
Doctorant en Écologie des Systèmes Agricoles à l’Université de Wageningen.
Félix travaille sur un programme sur la restauration des sols avec des résidus ligneux dans les agro-écosystèmes Soudano-Sahéliens
(www.wassa-eu.org).

Email : georges.felix@wur.nl