Abonnement à Agridape

Accueil / Publications / AGRIDAPE / Espaces et Territoires / Une décennie de réflexion sur la gestion intégrée des paysages

Une décennie de réflexion sur la gestion intégrée des paysages

Qu’est ce que l’approche paysage ? Comment a-t-elle évolué ? Quel rôle pour les exploitations familiales pour renforcer la gestion intégrée des paysages ? Sara J. Scherr partage la réflexion sur le « penser paysage » qui a débuté en 2004 à Nairobi, lors de la conférence sur l’Ecoagriculture et qui a vu la mise en place d’Ecoagriculture Parteners.

Le concept de « Penser paysage agricole » en 2004

Le concept du « Penser paysage » remonte à plusieurs décennies, mais il était surtout axé sur la réalisation des objectifs essentiellement environnementaux à travers la conservation des grandes exploitations forestières ou des bassins versants. L’augmentation de la production agricole ou des revenus des agriculteurs était rarement un objectif, et de nombreux programmes en faveur du paysage ont même cherché à limiter l’agriculture. En 2004, les tensions restaient toujours aussi vives entre les acteurs de l’agriculture et ceux de l’environnement, donnant lieu à des compromis inévitables ou à des choix difficiles, le tout dans un climat de méfiance et de conflits quant aux priorités sur l’utilisation des terres.

En 2001, le terme « écoagriculture » a été inventé pour décrire la gestion des paysages en mosaïques, notamment les exploitations agricoles et les aires protégées avec pour objectif d’améliorer à la fois la production agricole, la biodiversité (des espèces cultivées et sauvages), la conservation des écosystèmes et les moyens de subsistance locaux. Diverses initiatives existent à travers le monde. Le plus souvent, ces innovations et adaptations aux pratiques autochtones se sont limitées aux petits paysages et entraient rarement en ligne de compte dans les politiques publiques ou les programmes de développement. Les données relatives aux nombreux avantages de ces approches restaient limitées et l’analyse toujours aussi compliquée.

De la pensée à l’action

Néanmoins, l’innovation fait son chemin un peu partout en toute discrétion, car les praticiens et les chercheurs se sont évertués à trouver des synergies entre l’agriculture et la conservation. Une bonne partie des terres agricoles du monde se trouvent dans des zones tout aussi cruciales pour les ressources en eau, la conservation de la biodiversité sauvage ou l’adaptation au changement climatique et l’atténuation de ses effets. Toutefois, la production et la durabilité agricoles dépendent d’écosystèmes sains, et cette réalité est de plus en plus prise en compte. Étant donné que nombre de personnes vivent dans le même paysage et sont obligées de partager la même base de ressources, la négociation d’accords acceptables s’avère capitale. Au cours des dix dernières années, de nombreuses initiatives axées sur des « secteurs » spécifiques tels que la gestion de l’eau, la conservation de la biodiversité, la restauration des terres ou le développement agricole ont fait leur apparition pour promouvoir des paysages multifonctionnels adaptés aux besoins des différents acteurs.

Même si plus de 80 termes ont été utilisés par différentes personnes pour décrire les aspects de la gestion intégrée du paysage, l’initiative Paysages au service des populations, de l’alimentation et de la nature est parvenue, en 2013, a une définition consensuelle pratique. Une telle gestion suppose une collaboration à long terme entre les différents groupes de parties prenantes et de responsables fonciers en vue d’atteindre leurs objectifs et de satisfaire leurs attentes relatives au paysage, notamment en ce qui concerne les moyens de subsistance locaux, la santé et le bien-être. La gestion intégrée du paysage englobe l’agriculture, les services écosystémiques, la biodiversité, la valeur esthétique du paysage, l’identité culturelle et les attributs ludiques. Dans la recherche de solutions complémentaires aux problèmes courants, les acteurs cherchent de nouvelles opportunités à travers des moyens techniques, écologiques, commerciaux, sociaux et politiques.

Les paysages étant des systèmes socioécologiques complexes, l’acceptation du dynamisme et du changement doit être un facteur inhérent à leur gestion. La gestion intégrée du paysage compte de nombreuses approches différentes, avec différents points d’entrée, processus et dispositions institutionnelles. La plupart de ces approches comprennent des éléments de gestion des conflits, ainsi que plusieurs autres avantages : (i) compréhension des droits démocratiques, (ii) large participation des parties prenantes, (iii) négociation fondée sur des stratégies et des objectifs communs, (iv) gestion adaptative basée sur le partage des connaissances et durabilité comme objectif pour les besoins humains et la santé des écosystèmes.

Rôle des exploitations familiales dans la gestion du paysage

Les exploitations familiales constituent sans aucun doute les principaux acteurs des paysages agricoles, vu que leurs moyens de subsistance dépendent des caractéristiques de résilience du paysage et de la gestion des ressources sous leur responsabilité. Selon une étude récente, l’Amérique latine compte 104 initiatives de gestion intégrée du paysage, tandis que l’Afrique en compte 87. Plus de 80 % de ces initiatives étaient sous la houlette d’organisations de producteurs qui en étaient les acteurs clés, et plus de 40 % d’entre elles représentaient des organisations de peuples autochtones. Cependant, bien que les exploitations familiales participent aux initiatives en faveur du paysage, leurs rôles se limitent souvent à réaliser des tâches définies par d’autres. Parfois, elles sont même considérées comme étant le « problème ». Cela peut être dû à leurs pratiques agricoles et foncières qui, selon certains, portent atteinte aux intérêts des autres parties prenantes. La faiblesse des organisations paysannes et leur faible accès à l’information limitent également leur capacité à s’engager de façon équitable dans les processus de prise de décision. Ces situations sont particulièrement fréquentes dans les initiatives pro-paysage dirigées et financées par des organismes publics au niveau local ou national, des ONG nationales ou internationales, des programmes régionaux tels que les projets de conservation ou de bassins versants transfrontaliers, ou encore le secteur privé. La résorption des grands déséquilibres de pouvoir entre les différentes parties prenantes reste un défi majeur, et les groupes politiquement marginalisés, notamment les femmes, luttent pour faire entendre leurs voix.


Bien que les exploitations familiales participent aux initiatives en faveur du paysage, leurs rôles se limitent souvent à réaliser des tâches définies par d’autres. Parfois, elles sont même considérées comme étant le « problème ».

Toutefois, dans certains cas, la gestion intégrée du paysage est en grande partie assurée par les exploitations familiales ou par les communautés agricoles, pastorales et forestières, telles que celles présentées dans les pages suivantes du présent magazine. De nombreux groupes pionniers dans la protection ou la restauration des droits fonciers et forestiers ont fait leur apparition pour répondre aux défis collectifs de la gestion des terres et des ressources. En outre, des réseaux voient le jour un peu partout dans le monde.

Il s’agit notamment de Landcare International qui appuie des dizaines d’initiatives en faveur du paysage au niveau local en Asie et en Afrique et du Réseau international de forêts modèles qui soutient les initiatives multipartites à long terme dans 58 paysages en Amérique, en Afrique, en Asie et en Europe. Tous ces réseaux et groupes estiment que les mouvements de producteurs doivent jouer un rôle central dans le développement, la mise à l’échelle et la gestion de la production agricole accrue, des avantages de l’écosystème, mais également dans la mise en œuvre de processus de planification multipartite.

Un intérêt croissant

L’expérience en matière de gestion intégrée des terres s’est considérablement accrue au cours des dix dernières années, de même que l’intérêt politique envers cette approche. Les acteurs de l’agriculture, de l’environnement et du développement rural ne croient plus en la capacité des stratégies sectorielles fragmentées à produire des résultats durables. Les preuves scientifiques et l’expérience pratique ont démontré la nécessité de prendre des mesures dans le secteur agricole (au-delà de l’amélioration des semences et de l’augmentation des engrais) face aux défis du changement climatique et de la sécurité alimentaire. Les experts en biodiversité ont commencé à reconnaître l’importance des terres cultivées et des pâturages dans la conservation des espèces sauvages. Il est devenu de plus en plus évident que l’amélioration du bien-être des exploitations familiales permet de renforcer la capacité de ces dernières en matière de gestion des terres et de résilience du paysage.

Certes cette approche est loin d’être dominante, mais elle est au moins devenue « respectable ». Les institutions classiques telles que la Banque mondiale, le GCRAI et le NEPAD disposent désormais de programmes axés sur le paysage. De l’Australie à la Zambie, en passant par l’Indonésie et le Burkina Faso, de nombreux pays ont mis en place des initiatives ou des politiques nationales de soutien ou d’investissement dans la gestion intégrée du paysage. Certaines entreprises multinationales participent à des initiatives de gestion intégrée du paysage pour rehausser leur image et gérer leurs risques liés à l’approvisionnement, tandis que les investisseurs clés mettent aujourd’hui en place des fonds d’investissement pour le paysage.

Cet intérêt et ces investissements croissants dans les approches axées sur le paysage peuvent s’avérer salutaires pour les exploitations familiales. Ils peuvent favoriser des agrosystèmes plus durables, créer de nouveaux partenariats, de nouvelles opportunités de marché et prendre en compte la conservation des valeurs culturelles. Les initiatives multipartites en faveur du paysage offrent une plateforme de dialogue et de plaidoyer sur les droits en matière de terres et de ressources, ainsi que des stratégies alternatives d’investissement agricole face à la rapide croissance du secteur agroindustriel.

Cependant, la qualité de la gouvernance du paysage est loin d’être constante, et les exploitations familiales impliquées dans ces initiatives sont confrontées à de nombreux risques et problèmes. Bon nombre de ces initiatives comportent des processus décisionnels peu soucieux des intérêts des exploitations familiales, et le rôle de ces dernières dans la réalisation des objectifs de production agricole n’est pas suffisamment reconnu. Les agriculteurs ne sont pas impliqués dans la définition des objectifs environnementaux. Or, ils sont les mieux placés pour s’occuper du paysage.

Renforcer les capacités des exploitations familiales

Comment les petits exploitants et leurs organisations se positionnent-ils au cours de la prochaine décennie afin d’optimiser les avantages tirés de ces investissements accrus et du renforcement de la gestion intégrée du paysage ? Tout d’abord, les agriculteurs doivent « se retrousser les manches » pour jouer les premiers rôles dans ces initiatives et trouver des moyens de collaboration plus efficaces. La question des petites exploitations agricoles doit être plus au cœur de ce qui est devenu, jusqu’à récemment, une approche axée sur la conservation. En outre, lors des prochaines négociations, les organisations d’agriculteurs doivent défendre les intérêts et les besoins de tous, notamment ceux des agriculteurs marginaux. Les résultats dépendent de plusieurs facteurs : comment les organisations définissent leurs propres valeurs et objectifs dans la gestion de l’agriculture et du paysage, comment elles s’efforcent d’occuper l’espace politique pour s’engager pleinement dans les processus multipartites et comment elles s’activent pour trouver des partenariats avec d’autres groupes d’intérêt dans leurs propres paysages.

Les participants au Plan d’action pour les paysages d’Afrique (Nairobi 2014) ont défini plusieurs actions prioritaires spécifiquement liées aux exploitations familiales et à leurs communautés. Ils ont encouragé l’adoption de politiques qui prennent en compte les systèmes traditionnels de gestion des terres, améliorent les liens entre les responsables fonciers locaux et les politiques nationales et renforcent le niveau et la qualité de la participation de la communauté dans les décisions politiques et la responsabilité publique. Ils ont également plaidé pour des méthodes plus explicites afin de faire face au déséquilibre de pouvoir dans la gouvernance du paysage. Ils ont recommandé de faire davantage appel aux mécanismes du marché en faveur des petites et moyennes entreprises et d’investir dans des initiatives de microfinance appropriées. Ils ont enfin plaidé pour le renforcement des capacités des agriculteurs et de leurs communautés à planifier et à mettre en œuvre des stratégies de gestion intégrée du paysage, ainsi qu’une plus grande implication de la jeunesse.

Quel cap pour les dix prochaines années ?

Les intérêts locaux dans la planification de l’utilisation des terres et des ressources peuvent être renforcés en suscitant l’engagement des exploitations familiales dans les initiatives de gestion intégrée du paysage dès le départ. Les fédérations, les coopératives et autres organisations d’agriculteurs doivent devenir les principaux acteurs de ces initiatives et développer de manière proactive des stratégies et des capacités pour y parvenir. Dans les zones où il n’existe pas encore de telles plateformes multipartites pour la gestion, les organisations d’exploitations familiales doivent prendre les devants en développant leurs propres capacités, en engageant le dialogue avec de nouveaux partenaires, en s’engageant à travailler en collaboration pour la gestion des terres et en évitant d’être marginalisés à l’avenir. L’on espère que les expériences racontées dans le présent numéro seront une source d’inspiration.

Initiative pour les paysages au service des populations, de l’alimentation et de la nature

En 2011, cette initiative a été mise en place pour renforcer et mettre à l’échelle la gestion intégrée du paysage dans le monde, cela grâce à l’accélération du partage des connaissances entre les différentes communautés de pratique, à la synthèse des expériences et à des actions pour se faire plus audibles auprès des décideurs. Les groupes de travail se penchent sur les thèmes clés suivants : (a) renforcement des initiatives en faveur du paysage, (b) amélioration de l’environnement propice aux politiques, aux finances et à l’engagement des entreprises, (c) mobilisation de la science et des connaissances et (d) sensibilisation. Le site Web landscapes.ecoagriculture.org et le Landscapes Blog (blog.ecoagriculture.org) contiennent une mine d’informations sur la gestion intégrée du paysage. L’initiative est coordonnée par EcoAgriculture Partners (qui fait office de secrétariat), le gouvernement des Pays-Bas, Conservation International, Bioversity International, l’ICRAF, la FAO, le FIDA, le PNUE et le World Resources Institute. Elle compte plus de 50 autres partenaires stratégiques.

Sara J. Scherr

Présidente d’EcoAgriculture Partners et de Landscapes for People, Food and Nature Initiative

sscherr@ecoagriculture.org