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Opinion : Souveraineté alimentaire en Afrique centrale : discours et 50 ans de pratiques politiques

Quand on examine de près les diverses dynamiques des systèmes agraires en Afrique et précisément au sud du Sahara, il n’y a aucun étonnement à remarquer, face à la demande populaire en matière de sécurité alimentaire, une quasi-indifférence de fait des tenants du pouvoir. Quasi-indifférence de fait, parce que visiblement en opposition avec les pratiques politiques. Comment la politique a-t-elle été utile ou non à la sécurisation des besoins alimentaires des populations ?

Il est utile de se souvenir que, pour les colonisateurs occidentaux, après avoir été des pourvoyeurs de main-d’œuvre bon prix, les pays africains restent un gisement de matières premières, et progressivement, le comptoir colonial en continu. En effet, après plus de 50 ans « d’indépendance », le tissu industriel reste embryonnaire, notamment l’industrie agro-alimentaire. La triche continue ! Ainsi, la souveraineté alimentaire apparaît comme l’expression radicale du ras-le-bol des populations à la base.

Agriculture conventionnelle contre l’agriculture de subsistance : désorientations originelles

Le discours dominant soutenant les ambitions économiques des jeunes gouvernements aux lendemains des indépendances ne laissait aucune chance aux alternatives durables en rapport avec les cultures dites de rente. En fait, dans l’orientation fondamentale, l’option de base dans les relations avec l’Europe n’avait subit qu’une variation de surface.

•Extraversion de l’économie nationale

Le moyen immédiat pour développer les infrastructures de base et fonder une économie de progrès était d’exploiter massivement des matières premières. De par même la mécanique mise en place au départ (importation de semences, des intrants additionnels et surtout une fixation arbitraire des prix d’achat), on orientait les économies nationales, essentiellement, vers une dépendance. Les complexités politiques et l’arrivée de quelques dragons asiatiques dans la course au commerce des matières premières agricoles n’ont pas été sans conséquences désastreuses sur les performances agricoles.

L’opposition mentale créée entre « agriculture de subsistance », celle locale, endogène dans tout son sens et celle dite « agriculture de rente », n’ayant pour local que la main-d’œuvre et quelques intermédiaires, structurait l’échec progressif. C’est ce qui survint depuis le milieu des années 1980 et d’ajustements structurels en programme d’initiatives des pays pauvres très endettés. La majorité des pays d’Afrique centrale (ré) importent le gros de leurs aliments de base.

•Extraversion de la culture

L’alimentation d’une population se construit sur les habitudes alimentaires. Et ces habitudes dépendent largement de l’éducation alimentaire. Or, dans la plupart des cas, sinon tous les pays africains, depuis les années 1960, les manuels préscolaires et les documents renfermant des informations sur les produits alimentaires rendent les populations locales étrangères aux ressources de leurs propres terroirs.

Pour des raisons linguistiques liées à l’absence de traduction, la majorité des mets et des recettes locales sont inconnus des livres et publications, sinon souvent de manière très anecdotique, traduisant un affaiblissement régulier de la connaissance du patrimoine alimentaire local. Il s’en est suivi une érosion très rapide, ce qui a placé le système d’approvisionnement sous la domination des chaînes de producteurs/distribution, essentiellement de type « monoculture ». En effet, quand l’approvisionnement en produits alimentaires de la classe moyenne se tourne vers des distributeurs et sont tous des produits importés, le péril alimentaire n’est plus loin.

•Extraversion de la formation et de la recherche agricoles

Le monolithisme politique a eu pour conséquence, dans certains cas, une incidence dramatique sur la formation et la recherche agricoles. Confinées très souvent dans le simple accompagnement du discours dominant et peu soutenues pour innover, la formation et la recherche agricoles n’ont pas été pensées en dehors du canevas originel.
Les attentions reçues par les programmes d’enseignement et de recherche sur les cultures dites de rente illustrent suffisamment la situation. Il suffit d’évaluer le niveau et les mécanismes de financement des systèmes de formation, de recherche et de vulgarisation agricole dans la région Afrique centrale pour comprendre le peu d’intérêt au développer d’un tissu agricole performant.

L’analyse des curricula de formation ou des programmes de recherche sera assez informative. En plus de la corruption, des détournements et des incohérences structurelles multiples, le rare panel qui envisage de contribuer subit un quasi-abandon lequel, pour « survivre », dépendra des guichets de financement extérieurs pour des programmes de recherche dont l’impact stratégique local sera largement discutable, en général.

•Resistances et innovations communautaires

Les communautés, rarement consultées, ont cependant continué la pratique des polycultures en adoptant de nouvelles donnes sans délaisser les patrimoines. Mieux, certaines communautés ont réussi le pari de renouveler leurs connaissances tout en questionnant la suprématie de ce qui vient de l’extérieur. Des clashes deviennent réguliers dans la sous-région au sujet des abus des accaparements fonciers et de la corruption impunie des agents et fonctionnaires des services agricoles.

Les traces de résistance, de refus d’abandonner sont lisibles dans les parcelles : polyculture spécifique et variétale, systèmes d’aménagement des espaces. L’avenir se trouve dans la richesse de la diversité ! Voilà le message des communautés qui nourrissent pourtant le monde, tout en souffrant d’indifférence en raison de leur fragilité.

•Rôles des organisations intercontinentales et medias alternatifs

La globalisation est une opportunité inouïe pour les communautés rurales surexploitées dans toutes les dimensions. Le message de Via Campesina a retrouvé des résonances synchrones dans la région Afrique Centrale, mais hélas avec un très faible retentissement. Petit à petit, des actions de démonstration ont eu lieu dans le cadre des Accords de Partenariats Economiques (APE) qui tendent à l’officialisation de la spoliation continue des communautés et à l’aliénation alimentaire. Tout n’est pas encore fini. Bien plus, les choses ne font que commencer !

Félix Meutchieye

Dr-Ing, Faculté d’Agronomie et des Sciences Agricoles, Université de Dschang – Cameroun (Spécialité : Amélioration Génétique Animale et Systèmes de Production)
Contact : fmeutchieye@gmail.com

Principales références

Bekale B’Eyeghe F. 2013. Souveraineté Alimentaire en Afrique Subsaharienne : Le cas du Gabon. Etudes Africaines, L’Harmattan, 256p.
Hrabanski M. 2011. Souveraineté alimentaire. Mobilisations collectives agricoles et instrumentalisations multiples d’un concept transnational. Revue Tiers Monde 2011/3 n°207 : 151-168. DOI 10.3917/rtm.207.0151.
Bayart J.-F. 1999. L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion. Critique internationale n° 5 : 97-120.